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L'immobilier face aux révolutions sociales et technologiques : ce qui survit, ce qui ne survit pas

Par Grégorie Moulinier, Conseiller en Investissements Financiers ·

Analyses marché
L'immobilier face aux révolutions sociales et technologiques : ce qui survit, ce qui ne survit pas
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Le 19 décembre 2024, une cyberattaque que les autorités ukrainiennes ont attribuée à la Russie met hors service les registres du ministère de la Justice, dont celui des droits sur les biens immobiliers. Les immeubles sont intacts. Pourtant, pendant près d'un mois, il devient impossible d'en acheter, d'en vendre ou d'en louer à long terme. Cet épisode résume la question de cette page : que reste-t-il de l'immobilier quand un système tombe en panne, se fait pirater ou est renversé ?

Que dit réellement Elon Musk sur l'argent, le travail et l'épargne ?

Elon Musk n'a pas déclaré que plus rien n'aurait de valeur. Lors du U.S.-Saudi Investment Forum, à Washington, en novembre 2025, il a prédit que le travail deviendrait optionnel d'ici 10 à 20 ans et que, si l'intelligence artificielle et la robotique continuaient de progresser, l'argent finirait par perdre sa pertinence. Dans le podcast « Moonshots with Peter Diamandis », au début de 2026, il a ajouté qu'épargner pour la retraite deviendrait sans objet.

Son raisonnement repose sur l'abondance : des biens et des services produits à très bas coût par des robots. C'est une prédiction conditionnelle et non vérifiable. Des conseillers financiers cités par la presse américaine relèvent qu'une baisse possible des coûts demain ne rend pas l'épargne inutile aujourd'hui.

Cette page n'arbitre pas entre ces visions : elle examine ce que l'histoire permet de dire de l'immobilier face aux grands bouleversements.

Un placement immatériel peut-il vraiment être piraté et disparaître ?

Oui, pour une partie des actifs numériques. En février 2025, la plateforme Bybit, basée à Dubaï, s'est fait dérober environ 1,5 milliard de dollars de cryptoactifs, un vol que le FBI a attribué à la Corée du Nord. Chainalysis et TRM Labs estiment à plusieurs milliards de dollars les cryptoactifs volés sur l'ensemble de l'année 2025.

Le risque est d'une autre nature pour des titres financiers inscrits en compte chez un établissement réglementé, ou pour un contrat d'assurance vie : ils reposent sur un teneur de compte identifié, des registres sauvegardés et des mécanismes de garantie plafonnés.

Affirmer que tout placement immatériel peut disparaître par piratage est donc inexact. Affirmer que le risque numérique existe, surtout pour les actifs détenus sur des plateformes ou dans des portefeuilles individuels, est exact.

Que devient un immeuble quand l'électricité et internet s'arrêtent ?

Il reste debout. Le 28 avril 2025, une panne d'électricité a paralysé l'essentiel de la péninsule Ibérique pendant plusieurs heures, touchant des dizaines de millions de personnes : métros et trains à l'arrêt, feux de circulation éteints, téléphonie et internet perturbés, distributeurs de billets et terminaux de paiement hors service, commerces n'acceptant que les espèces. Les bâtiments n'ont pas bougé. Le courant est revenu en quelques heures, les télécommunications et les paiements en un à deux jours.

Cette résistance matérielle ne garantit pas un revenu : un immeuble privé d'électricité ne fonctionne plus comme un actif productif, et un loyer dépend de la capacité du locataire à payer. L'immobilier échappe à la disparition numérique, pas aux conséquences économiques d'une coupure prolongée.

Un pirate peut-il effacer un titre de propriété immobilier ?

Il peut le geler. Le 19 décembre 2024, une cyberattaque que les autorités ukrainiennes ont attribuée à la Russie a suspendu les registres du ministère de la Justice, dont le registre d'État des droits sur les biens immobiliers. Sans accès à ce registre, il était impossible d'acquérir, de céder ou de louer à long terme un bien : la plupart des transactions immobilières ont été suspendues jusqu'à la remise en service annoncée le 20 janvier 2025. Les pirates ont affirmé avoir détruit des données et des sauvegardes, une revendication rapportée par la presse ukrainienne et qui n'a pas été confirmée par une autre source.

En France, la propriété d'un immeuble repose sur un acte authentique reçu par un notaire et publié au service de publicité foncière. L'immobilier reste matériel, mais la preuve du droit et la capacité de vendre dépendent aussi de registres numériques.

L'immobilier a-t-il déjà été confisqué lors d'une révolution ?

Oui. Le décret du 20 août 1918, adopté par le Comité exécutif central en Russie, a aboli le droit de posséder des terrains dans les villes ainsi que les immeubles dépassant une valeur fixée par les autorités locales. Il prolongeait le décret sur la terre d'octobre 1917, qui supprimait la propriété privée du sol et prévoyait la confiscation des domaines sans indemnité. Les villes, les maisons et les terres n'ont pas disparu : leurs propriétaires ont perdu leurs droits. Les restrictions légales à la propriété privée de la terre n'ont été levées en RSFSR qu'en décembre 1990.

Ce scénario concerne des ruptures de régime, pas le fonctionnement normal d'un État de droit ; il sert de borne haute pour définir ce que « survivre » signifie : un immeuble peut traverser une révolution sans que son propriétaire, ni le revenu qu'il en tirait, la traverse.

Que se passe-t-il pour les propriétaires quand l'État gèle les loyers ?

En France, la loi du 9 mars 1918 a figé les loyers au profit des locataires, et les lois de 1924 et de 1926 ont renforcé ce blocage. Les revenus des bailleurs ne suivant plus l'inflation, les propriétaires ont renoncé à entretenir leurs biens, et la construction de logements a été découragée pendant près de trente ans selon Hérodote.net. Le ministère chargé du logement a lui-même décrit en 2003 cette période comme un gel qui avait complètement figé le marché locatif dans l'entre-deux-guerres.

La loi n° 48-1360 du 1er septembre 1948 a rétabli la liberté de fixation des loyers, avec des protections pour les locataires en place. Aucun immeuble n'a été saisi et aucune révolution n'a eu lieu : le rendement a été écrasé par la règle. C'est un risque d'une autre nature que la confiscation, mais bien réel pour un propriétaire.

L'Allemagne a-t-elle déjà prélevé 50 % de la valeur d'un patrimoine, immobilier compris ?

Oui, sous une forme étalée. La loi sur la péréquation des charges (Lastenausgleichsgesetz), adoptée en Allemagne de l'Ouest le 14 août 1952, a instauré une contribution égale à 50 % de la valeur du patrimoine des personnes épargnées par les destructions de guerre, évaluée à la date de la réforme monétaire de 1948 et payable par versements sur environ trente ans. Le produit alimentait un fonds destiné à indemniser les victimes de destructions et d'expulsions.

Le prélèvement portait sur le patrimoine en général, pas seulement sur l'immobilier. Les propriétaires d'immeubles n'ont pas perdu leurs biens, mais ils ont financé pendant une génération un transfert décidé par l'État. Un immeuble ne peut pas être déplacé ni dissimulé : cette immobilité le protège du vol numérique, et l'expose aux règles du territoire où il se trouve.

Si l'IA rend les biens abondants, qu'est-ce qui reste rare ?

Dans l'hypothèse d'abondance décrite par Elon Musk, des robots produiraient des biens et des services à très bas coût. Tout ne serait pas affecté de la même façon. Un terrain bien situé n'est pas reproductible, alors qu'un bâtiment l'est : si la construction se robotisait et devenait moins coûteuse, la valeur de la partie bâtie tendrait vers son coût de remplacement, et la rareté se concentrerait sur l'emplacement. C'est un raisonnement économique, pas une prévision de prix.

Il appelle une réserve de logique : un placement immobilier se mesure en monnaie. Si la monnaie perdait sa pertinence, comme le suppose Musk à très long terme, ce qui subsisterait d'un logement serait son usage, pas sa valeur financière.

Sur l'effet de l'IA sur les métiers de l'immobilier et sur les bureaux, voir l'analyse IA et immobilier résidentiel : où se situe vraiment le risque de disruption.

Quels risques l'immobilier conserve-t-il même quand il survit ?

Un immeuble qui survit n'est pas un placement sans risque. Sa valeur peut baisser fortement, comme après la crise de 2008 ou la remontée des taux à partir de 2022. Sa liquidité est limitée : une vente prend du temps et occasionne des frais. Son usage peut changer, comme celui des bureaux après le télétravail ou des commerces après le e-commerce. Son revenu dépend des locataires et de la réglementation des loyers, comme le montre 1918. Les règles fiscales, énergétiques et locatives peuvent évoluer. Enfin, la protection du droit de propriété dépend du pays où se situe le bien.

Survivre n'est pas performer : aucun rendement ni aucun capital n'est garanti, en immobilier comme ailleurs.

L'immobilier survit-il donc aux révolutions ?

Aux révolutions technologiques, le plus souvent oui, au sens matériel : un immeuble n'a besoin ni d'un serveur ni d'un réseau pour exister, et sa valeur d'usage persiste tant qu'il reste habitable ou utilisable.

Aux révolutions sociales et politiques, la réponse dépend du pays : l'immeuble reste, mais le droit de le posséder, le loyer qu'il rapporte et le prix auquel on peut le vendre dépendent du régime juridique.

Trois questions permettent d'évaluer cette résistance : la solidité de l'État de droit et du registre foncier du pays concerné, la diversité des territoires et des usages détenus, et le caractère essentiel de l'usage (logement, santé, commerce du quotidien). Aucune de ces réponses ne garantit un rendement ni la préservation du capital.

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